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BioMedTech Actualité

« L’année 2020 a été excellente pour les BioTechs et les MedTechs » Philippe Pouletty Cofondateur et directeur général de Truffle Capital

Notre objectif est de trouver, très en amont, des innovations de rupture qui peuvent révolutionner le traitement d’une maladie, et de construire, pour celles qui réussiront, des leaders mondiaux

Quel est le bilan de l’année 2020 pour Truffle Capital, qui investit dans le secteur de la biotech-medtech ?

L’année 2020 a été un excellent cru. Trois sociétés fondées ou cofondées par Truffle Capital et introduites en Bourse, Abivax, Carbios et Carmat, capitalisent collectivement à ce jour 1,3 milliard d’euros, soit environ 30 % de la capitalisation globale des top biomedtechs sur Euronext Paris. Elles se classent aussi parmi les meilleures performances boursières 2020 des entreprises biotechs-medtechs, avec des hausses de plus de 50%, Carbios se positionnant largement en tête avec une performance de +318%.

Quel est votre mode de gestion ?

Nous fêtons le vingtième anniversaire de Truffle et notre vision a toujours été assez différente de celle des sociétés de capital-risque. Tout d’abord, en tant que fondateurs des entreprises, nous ne sommes pas seulement des financiers mais surtout des « entrepreneurs investisseurs » qui souhaitons contribuer à révolutionner la médecine ou à sauver la planète. Financer des entreprises que nous avons fondées ou cofondées permet de ne pas avoir de concurrence avec d’autres acteurs du capital-risque qui limiterait le montant de nos tickets d’entrée ou pousserait les valorisations d’entrée à la hausse. Nous détenons toujours, au départ, une part très importante du capital de l’entreprise pour des mises de fonds très raisonnables. Avec 500.000 euros, nous créons une entreprise à partir d’une innovation radicale sourcée dans l’une des 50 meilleures universités mondiales, puis apportons progressivement jusqu’à 20 à 35 millions d’euros en gardant son contrôle capitalistique pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, par exemple, nous détenons toujours 45% d’Abivax créée en 2013, valorisée 500 millions d’euros et qui aura un riche news flow en 2021.

Truffle Capital a levé plus de 1,1 milliard d’euros depuis sa création. Quel a été le rendement moyen pour l’investisseur ?

Il est très satisfaisant. Nous n’avons en effet pas besoin de valorisations de sortie très élevées pour que nos parts au capital génèrent un multiple important. Ce modèle de gestion entrepreneuriale nous permet de fournir à nos investisseurs de très bons retours sur investissement, entre 2,7 fois et 3,7 fois la mise d’origine en BioMedTech. Grâce à notre puissance de feu élevée, nous pouvons continuer d’accompagner l’entreprise dans son développement et la protéger des « gentils prédateurs », ce qui n’est pas le cas des fonds d’amorçage. Depuis vingt ans, notre taux de rentabilité annuel interne (TRI net) se situe entre 12% et 15%, en moyenne par an en BioMedTech, sur la base d’une durée de détention moyenne des participations de six à sept ans.

Truffle gère aujourd’hui environ 700 millions d’euros. En 2019, nous avons levé 250 millions auprès d’institutionnels en biotechs-medtechs, soit un total de 400 millions d’euros en incluant la fintech. Notre nouveau fonds Medeor late stage vise à récolter 600 à 800 millions d’euros à investir pour 70% sur des entreprises biomedtechs matures développant en France des dispositifs médicaux et le solde consacré à des biotechs en phase d’essais cliniques de médicaments très innovants. Il est bien parti. Medeor prendra des tickets de 30 à 80 millions dans des medtechs ou des biotechs en faisant des paris technologiques et industriels bien maîtrisés pouvant conduire ces entreprises à des positions de leader mondial pour traiter des maladies graves. Cela pourra inclure pour un tiers des entreprises déjà financées par nos fonds existants, permettant d’accompagner nos entreprises dans la durée, et de mieux résister aux sirènes M&A des grands groupes.

Quels sont vos critères d’investissement, comment accompagnez-vous les start-up ?

Notre objectif est de trouver, très en amont, des innovations de rupture qui peuvent révolutionner le traitement d’une maladie, et de construire, pour celles qui réussiront, des leaders mondiaux. Ces technologies et produits médicaux, lorsqu’ils sont révolutionnaires, peuvent être protégés par des brevets puissants, générer des résultats d’essais cliniques probants, facilitant ainsi leur accès au marché par les agences réglementaires Ils ont ensuite la possibilité de bénéficier de prix et de remboursements élevés, et de parts de marché significatives. Ils suscitent aussi l’appétit de géants du secteur.

Nous mettons en place précocement des équipes de management internationales dans toutes les fonctions opérationnelles de l’entreprise (recherche et développement, développement clinique, affaires réglementaires, industrialisation, assurance qualité, finances, etc.). Je continue par exemple de présider le comité de recrutement et des rémunérations de Carmat ou le conseil d’administration d’Abivax. Nous bénéficions d’un gros réseau d’administrateurs, de consultants, de prestataires et de serial entrepreneurs de premier plan. Nous accompagnons aussi financièrement l’entreprise dans son développement en organisant des tours de table privés, des IPO, ou des offres secondaires ou des financements non dilutifs. Plus de 220 millions d’euros d’aides compétitives à la R&D (en plus du crédit d’impôt recherche) ont été perçus par les sociétés du portefeuille Truffle depuis quinze ans.

Combien de medtechs-biotechs avez-vous introduites en Bourse et quand choisissez-vous d’en sortir ?

Nous avons introduit dix sociétés en Bourse en sciences de la vie depuis notre création. Compte tenu des opportunités et des limites d’Euronext, nous avons choisi la solution de la cession dans certains cas. Par exemple, nous avons vendu Vexim en 2017 à l’américain Stryker pour 183 millions d’euros avec une prime importante. Ce spécialiste des implants de la colonne vertébrale ayant été la meilleure introduction en Bourse de 2012. En 2017, deux jours avant le bouclage de l’introduction en Bourse de Symetis (concepteur de valves cardiaques de nouvelle génération) sur Euronext – opération qui avait été sursouscrite et valorisait la medtech 280 millions d’euros –, nous avons choisi de la vendre à Boston Scientificpour 430 millions de dollars. Pour d’autres sociétés, nous poussons l’aventure plus loin, comme c’est le cas pour Carmat, Abivax ou Carbios. Au-delà des rendements, notre devoir de médecin est aussi de faire bénéficier le plus de patients possible des innovations de nos entreprises, ce qui peut nécessiter une cession à un grand groupe, tant qu’Euronext ne sera pas aussi dynamique que le Nasdaq.

Quel a été le taux d’échec ?

Trois sociétés sur 31 ont été fermées, en coté et en non-coté, ce qui représente 3% des montants investis par Truffle depuis l’origine en BioMedTech. En ce qui concerne les sociétés cotées proprement dites, nous sommes sortis de Neovacs, neuf mois avant les résultats négatifs des essais cliniques. Nous avions vendu également notre participation historique dans Pharnext avec un multiple de 3,5 avant l’aléa boursier lié à un problème sur le design de l’essai clinique de phase III. Nous continuons toutefois à en être actionnaires, un rebond nous semblant possible en 2021 compte tenu des bonnes perspectives de nouvelle phase III et d’une équipe de management musclée. Nous sommes également largement sortis de Deinove, mais nous l’avons accompagné dans son repositionnement dans le domaine de l’antibiothérapie. Enfin, nous ne sommes plus actionnaires de Theraclion, dont nous avions quitté, sans doute trop tôt, le conseil d’administration.

Comment vous prémunissez-vous des échecs ?

Les aléas sont fréquents en biotech, moindre en medtech, mais c’est en faisant des paris technologiques et médicaux ambitieux que l’on construit les plus belles entreprises Pour limiter les aléas, nos équipes restent concentrées sur leur domaine de grande compétence. Nous n’enfermons pas nos start-up dans des business plans trop rigides, nous recrutons des équipes de management et des conseils d’administration internationaux et très pointus, nous investissons lourdement dans la R&D et l’industrialisation. Nous pouvons aussi fusionner rationnellement et sans difficulté plusieurs sociétés dont nous sommes actionnaires majoritaires afin d’avoir une masse critique plus importante et d’éviter d’avoir des entreprises monoproduits. C’est ce que nous avons fait avec Abivax, qui est née du rapprochement de Splicos et Wittycell, deux sociétés de Truffle, ou de Diaccurate (non cotée), qui a absorbé Biokinesis, une autre société de Truffle. Nous veillons ainsi à ce que nos entreprises disposent de plusieurs produits en développement, ce qui évite qu’un échec ne soit fatal : Abivax disposait ainsi, lors de son introduction en Bourse, de trois candidats médicaments en portefeuille et le plus avancé, ABX203, un vaccin thérapeutique contre l’hépatite B a échoué en phase II. En revanche, ABX464, qui est devenu son médicament vedette, et ABX196, aujourd’hui en essai clinique aux Etats-Unis, n’étaient qu’en phase I lors de l’entrée en Bourse d’Abivax.