bernard_louis_roques.jpg

Mind FinTech : Bernard-Louis Roques parle de l'impact du Covid-19 sur le financement des Fintech

Bernard-Louis Roques, general partner du fonds Truffle Capital, confirme : “Nous avons aidé nos start-up à maîtriser leurs charges, sécuriser les revenus qui pouvaient l’être et gérer leur trésorerie de façon à pouvoir faire face à un confinement long et une reprise progressive, et à ne pas avoir besoin de réaliser d’opérations de financement non prévues avant fin 2020.”

En mettant un coup d’arrêt aux investissements en capital-risque et aux opérations de fusion-acquisition, la pandémie de coronavirus pourrait mettre en difficulté des fintech en manque de capitaux. Si les investissements pourraient reprendre dans quelques mois, les valorisations devraient être durablement impactées.

Le capital-risque retient son souffle. Les montants levés en mars 2020 sont en forte baisse - en France, ils ont par exemple chuté de 65% par rapport à février 2020, selon le baromètre du JDN. Le secteur fintech n’est pas épargné. Dans le monde, en mars 2020, CB Insights a recensé 142 opérations, contre 196 le mois précédent. Certes, cette diminution s’inscrit dans une tendance qui dure depuis huit mois, synonyme d’une baisse d’intérêt des investisseurs envers le secteur. Mais la crise du coronavirus accélère la tendance : 6 milliards de dollars levés par les fintech dans le monde au premier trimestre, contre 11 milliards au dernier trimestre 2019, 10 au troisième, 10 au second et 8 au premier.

Soutenir les start-up du portefeuille

“Pendant les premières semaines de confinement, les fonds se sont concentrés sur leurs participations existantes”, indique Adrien Choquet, directeur associé de la banque d’affaires AEC Fintech. Bernard-Louis Roques, general partner du fonds Truffle Capital, confirme : “nous avons aidé nos start-up à maîtriser leurs charges, sécuriser les revenus qui pouvaient l’être et gérer leur trésorerie de façon à pouvoir faire face à un confinement long et une reprise progressive, et à ne pas avoir besoin de réaliser d’opérations de financement non prévues avant fin 2020.”

Au programme, selon Ben Marrel, cofondateur de Breega Capital (qui compte notamment Curve, iBanFirst et Lemon Way à son portefeuille) : “stopper les recrutements non nécessaires, accélérer les coupures de coûts "nice to have" et négocier les délais de paiements avec tous ses fournisseurs clés dont l'État, prendre attache avec sa banque car c'est par elle que passeront de nombreuses aides …” En France, les fintech s’appuient notamment sur les mesures gouvernementales d’aide aux start-up. De son côté, le fonds OneRagtime, qui a par exemple investi dans +Simple.fr, a demandé aux start-up de son portefeuille de “monter un plan de financement à 12/18 mois avec un scénario assez extrême de forte baisse de leurs revenus” pour se préparer au pire, explique Stéphanie Hospital, CEO.

Quid des opérations en cours ? Selon les acteurs du secteur, cela dépend de l’avancement de l’opération. Les levées de fonds en cours de finalisation se poursuivent. “Nous bouclons ces transactions sans en changer la valorisation”, assure Guillaume Bonneton, partner de la banque d’affaires GP Bullhound. Ben Marrel confirme : “chez Breega, nous avons pris la décision de continuer les investissements initiés avant le confinement - nous en avons déjà bouclé trois, et refinancé une de nos start-up, sans renégociation sur la valorisation.” Stéphane Valorge, managing partner de Clipperton tempère cependant : “pour certaines opérations, il peut y avoir de nouvelles négociations sur le prix ou une attente de stabilisation de la conjoncture pour signer”. Un avis rejoint par Arthur Porré, managing partner d’Avolta Partners : “il se peut que certains reviennent sur leurs engagements de valorisation. Il faudra renégocier.”

En M&A, “nous avançons à tâtons, reconnaît Adrien Choquet… Nous avons une opération en phase de due diligence qui continue à avancer normalement : les auditeurs travaillent et la date de remise d’offres n’a pas changé. Mais pour d’autres, cela peut s’avérer compliqué, notamment s’il s’agit d’acquéreurs internationaux et que cela empêche les rencontres physiques”. Les process sont en tout cas ralentis, selon Arthur Porré, surtout lorsque l’acquéreur potentiel est une banque. “Et les sociétés qui devaient vendre pour survivre et qui n’étaient pas rentables vont se retrouver en difficultés”, glisse-t-il. Une tendance confirmée par Guillaume Bonneton : “les fintech en mauvaise posture continuent de chercher des acquéreurs malgré la crise, soit à prix cassé, soit sous forme d’échanges d’actions… Et en parallèle, ceux qui avaient levé beaucoup avant la crise veulent en profiter pour faire des acquisitions.”

Levées repoussées

Pour les start-up qui débutaient tout juste leur levée de fonds ou s’apprêtaient à le faire, les banquiers d’affaires actifs dans le secteur fintech en France sont unanimes. Ils conseillent de repousser l’opération si elles le peuvent. “On entre dans une période de grande incertitude sur les valorisations”, commente Guillaume Bonneton, de GP Bullhound. Pour celles qui ne peuvent pas décaler leur financement, “nous leur conseillons de lever sur la même valorisation que leur dernier tour de table”, ajoute t-il.
“La situation ne permet pas d’aboutir à un prix de marché satisfaisant et la volatilité ne facilite pas l’accord sur le prix, confirme Stéphane Valorge, de Clipperton. On attend que la conjoncture se stabilise, que les cours et prix de marché deviennent un peu plus visibles. La vraie difficulté, au-delà de la chute des cours de Bourse, ce sont les performances financières de certaines start-up très impactées par le confinement. Et même sur certaines activités SaaS, qui ne signent plus de nouveaux contrats.”

Résultat : la plupart des banquiers d’affaires n’espèrent pas de reprise des opérations avant septembre. “À ce moment là, pour les séries B, il sera possible de lancer le process, note ainsi Adrien Choquet. Mais pour les levées en amorçage et série A, cela risque d’être compliqué…”. Les start-up les plus jeunes, dont les levées sont plus risquées, devraient en effet pâtir de la raréfaction des capitaux. Même son de cloche chez Avolta Partners : “nous repoussons les levées en préparation et les opérations de M&A au minimum à juin et, quand nos clients peuvent se le permettre, à septembre, raconte Arthur Porré. Nous pensons qu’il y aura très peu de transactions dans les six prochains mois, et que l’activité ne reprendra vraiment qu’en fin d’année et début d’année prochaine.”

C’est aussi ce qu’a choisi de faire Truffle pour les start-up de son portefeuille. “Certaines avaient prévu de commencer des levées de fonds potentiellement significatives au deuxième ou troisième trimestre et nous nous sommes organisés pour pouvoir attendre début 2021 pour avoir davantage de visibilité sur la reprise”, indique Bernard-Louis Roques.

Pénurie de capitaux

Le secteur s’accorde à prévoir une pénurie de fonds pour les fintech. “Les décisions sont a minima décalées, raconte Bernard-Louis Roques. Tous les fonds dont la fintech n’est pas le core business vont attendre de voir les conséquences de la crise sur leur propre activité.” Arthur Porré renchérit. “Actuellement, peu de VC regardent des dossiers - ils sont très focalisés sur leur portefeuille surtout s’ils sont exposés, et prévoient de surinvestir leur capital disponible sur leur portefeuille. Ils auront donc moins d’argent pour de nouvelles lignes”. Quant aux corporates, “ils vont retarder ou décaler les investissements dans les start-up, car il faudra financer les pertes, ce qui va conduire à une raréfaction de l’offre et des capitaux”, analyse Bernard Louis-Roques. Adrien Choquet complète : “les fonds de corporate venture n’ont pas vraiment de problème de TRI ni d’obligation à investir rapidement et leurs équipes sont moins organisées. Elles se concentrent donc sur leurs participations en cours”.

Les pouvoirs publics appellent cependant les VCs à ne pas stopper leurs investissements. Bpifrance, qui a débloqué une enveloppe de 80 millions d'euros financée par le Programme d’investissements d’avenir (PIA) et gérée par Bpifrance afin de financer des bridges entre deux levées de fonds, indique d’ailleurs que le mécanisme a vocation à être cofinancé par des investisseurs privés, pour un total d'au moins 160 millions d'euros. Il pourrait "y avoir une tentation de la part des fonds à garder de la réserve et à laisser passer la crise, mais ce n’est pas du tout une attitude générale. (...) On aura un discours assez franc, nous savons ceux qui jouent le jeu et ceux qui ne le font pas (...), et s’ils ne le font pas ce sera dûment noté", a déclaré lors d'une conférence téléphonique Paul-François Fournier, directeur de l’innovation chez Bpifrance, cité par l'AFP.
“Maintenant que les VCs se sont occupés de leurs portefeuilles, les comités d’investissement commencent à reprendre et les fonds vont se remettre sur l’analyse de dossiers”, confirme Adrien Choquet. Selon Guillaume Bonneton, de GP Bullhound, “environ 30% des fonds qui investissent dans des sociétés en perte (seed, VC, early stage et growth) semblent prêts à faire des investissements actifs dès maintenant”.

Ben Marrel, de Breega Capital, tempère : “je doute que les VCs continuent vraiment d’investir comme d’habitude, ne serait-ce que pour des raisons opérationnelles. La grande majorité d’entre eux reverront probablement leur rythme d'investissements pour se concentrer sur leur portefeuille. Plus on va vers l’early-stage, plus on investit dans des équipes plus que dans un produit, et dans ce cas il me semble difficile de signer un termsheet sans rencontrer les fondateurs.” Chez Breega, les investisseurs continuent d’étudier des dossiers et d’échanger avec des entrepreneurs en visio-conférence, en pariant sur la possibilité de pouvoir les rencontrer à la fin du confinement, fin avril ou début mai, et d’initier les investissements à ce moment là (Breega en boucle entre 15 et 20 par an). “Si cela n’est pas possible, nous réévaluerons notre stratégie d’ici là”.

Toujours est-il que Breega, qui a bouclé l’an dernier un fonds de 100 millions d’euros, a de quoi investir malgré la crise. C’est aussi le cas de Truffle, qui a closé un fonds fintech de 140 millions d’euros ainsi qu’un fonds biotech. “Nous sommes opérationnels et nous regardons activement les investissements, assure Bernard-Louis Roques. Nous n’avons pas du tout arrété la prospection et l’analyse de dealflow”. Le fonds mise sur 4 à 5 investissements en fintech/insurtech cette année. Stéphanie Hospital, de OneRagtime, assure aussi “poursuivre les investissements qui étaient déjà en cours” et “continuer d’investir activement” sur des projets early stage.

Valorisations : la grande inconnue

Tous les acteurs du secteur s’accordent pour le dire : personne n’a de vision réelle sur l’évolution des valorisations. Pour autant, tous assurent que la crise aura un impact sur les valorisations. D’autant qu’elle intervient alors même que depuis plusieurs mois, les premiers signes d’une explosion de la bulle fintech se faisaient ressentir. “Avant la crise du coronavirus, on sentait déjà que la bulle se dégonflait, raconte Adrien Choquet. Les durées des levées s’allongeaient et les valorisations recherchées n’étaient pas toujours atteintes. Les multiples qui atteignaient x15 sont redescendus à x10.” Certains investisseurs voient dans la crise le catalyseur d’une baisse des valorisations trop élevées. “Les entrepreneurs vont peut être revenir à plus de rationalité sur leur demandes et la profitabilité et la bonne efficience des capitaux investis vont redevenir les indicateurs clé des projets”, prévoit Stéphanie Hospital, de OneRagtime, qui anticipe des effets de baisse de 30 à 40% sur les séries A et B, et “peut-être un peu moins sur les seed”.

Les gros tours de table seront les plus impactés

La tendance baissière devrait en effet s’accélérer. D’abord, parce que les fintech seront elles-mêmes touchées par la baisse d’activité et que leurs objectifs de croissance à cinq ans, utilisés pour calculer leurs valorisations, vont être revus à la baisse. Guillaume Bonneton, de GP Bullhound, confirme : “les entreprises vont avoir besoin de plus d’argent avec des multiples inférieurs. Il est évident que les valorisations vont retomber”. “Il y aura un impact très significatif sur les gros tours de financement avec l’actualisation des flux de trésorerie et des espérances de chiffre d’affaires remises en cause au moins temporairement”, commente Bernard Louis Roques. “Cela sera moins vrai sur les petits tours de table, où les valorisations sont moins gonflées et les sociétés sont plus à même de s’adapter à la crise car elles ont moins de chiffre d’affaires auquel renoncer et de charges à réduire.”

Autre facteur de baisse : la chutes des acteurs cotés du secteur donnera un argument aux VCs pour tirer les valorisations à la baisse. Selon Bernard Louis Roques, on observe en moyenne un décalage de trois à six mois entre les baisses de valorisations boursières et les baisses de valorisations lors des tours de table. “Tout le monde va se référer aux cours de Bourse, assure Arthur Porré, d’Avolta Partners. Par exemple, en suivant la valorisation des fintech SaaS, on peut imaginer que les impacts sur les valorisations sont à peu près similaires”. Il imagine une baisse pouvant aller jusqu’à 50% des valorisations des fintech. “Il est fort probable que la dégringolade continue puisque les Etats-Unis sont touchés de plein fouet par la crise sanitaire”. Enfin, à moyen terme, moins de capitaux seront disponibles. Les VCs eux-mêmes seront touchés par la crise et auront plus de mal à lever leurs fonds. Selon une étude du site spécialisé Burgiss, qui a analysé l’impact des crises de l’éclatement de la bulle Internet et de 2008 sur le financement des fonds de capital-risque, ceux-ci pourraient voir leurs financements coupés de moitié. La concurrence sera donc plus rude pour les start-up en quête de capitaux. “La sélectivité sera plus importante et les investisseurs vont jouer sur les valorisations”, prévoit Adrien Choquet.

Des segments plus impactés

L’impact de la crise devrait varier selon les segments. “Le BtoB est un peu moins impacté, car les cycles de vente sont de toute façon très longs, indique Adrien Choquet. Par ailleurs, les gros projets d’innovation ne seront probablement pas stoppés : une banque qui revoit son core banking, par exemple, n’y renoncera pas à cause de la crise.” Guillaume Bonneton, de GP Bullhound, confirme que les plateformes logicielles se maintiennent mieux que d’autres secteurs. “La crise a un impact positif sur l’activité des sociétés positionnées sur la sécurité financière, la cybersécurité dans la finance et l’assurance…” note aussi Stéphane Valorge, de Clipperton.
Par contre, les fintech visant les TPE et PME, comme les plateformes de prêts ou d’affacturage, ou de paiement pour les PME, risquent de connaître des difficultés. Ainsi, selon Guillaume Bonneton, “les plateformes de prêts auront du mal à lever des fonds actuellement, en prévision de l'augmentation de leurs taux de perte”.

Nombreuses sont d’ailleurs les fintech qui ont réalisé des annonces de soutien à leurs entreprises clients (lire notre liste des initiatives des fintech face au coronavirus). “Elles tentent de faire de l’acquisition client en rebond de la crise et cela les maintient à flot. Par exemple, la plateforme Funding Circle, qui avait dégringolé en Bourse, est remontée en annonçant des mesures de soutien à l’économie”, décrit Adrien Choquet. Pour le secteur BtoC, sur lequel des fintech ont bouclé les années passées des levées conséquentes pour financer leur acquisition client, le choc pourrait être plus rude. “L’effet de dégonflement de la mode fintech combinée à la crise du coronavirus rebutera les investisseurs”, anticipe Adrien Choquet. Les fintech BtoC vont devoir revoir leur copie et miser sur la rentabilité et la monétisation plutôt que sur l’achat de la croissance à prix salé. Un changement de paradigme par rapport à ces dernières années. Reste à savoir quel effet aura la crise sur la popularité des fintech BtoC. Certains, comme Guillaume Bonneton de GP Bullhound ou Arthur Porré d’Avolta Partners, sont persuadés que le confinement poussera les populations à se tourner vers leurs services en ligne. Une étude publiée par deVere Group tend à montrer que l’usage des applications fintech augmente en effet. “À moyen terme ou à long terme, nous pourrions observer une accélération de ces business models très tournés vers le digital”, commente Arthur Porré. D’autres, comme Adrien Choquet, pensent au contraire que “en temps de crise, le consommateur final se tournera davantage vers les acteurs traditionnels “de confiance” et solides, ce qui obligera les fintech à dépenser encore plus pour leur acquisition”.

Les paiements en ligne, eux, ont baissé de 20% environ en mars. PayPal a prévenu que la crise aurait un impact négatif sur ses prévisions de chiffre d’affaires au premier trimestre. “Quant au robo-advisors, ils seront impactés tout comme les asset managers, peu importe qu’ils soient digitaux”, prévoit Adrien Choquet. “Tout ce qui est lié aux activités sur les marchés, comme les robo-advisors et les plateforme de change de devises, seront aussi impactés négativement”, note Stéphane Valorge, de Clipperton.

Selon une étude de Finch Capital baptisée “FinTech: The Future Post CV-19”, les fintech devront supporter une situation de crise jusqu'au troisième trimestre puis survivre à une période de récupération de 12 à 18 mois. “Mais pour celles qui survivront, ils y aura des opportunités à saisir, puisque le Covid-19 a changé la manière de fonctionner de la société, faisant du digital une nouvelle norme pour les services financiers”.

par Aude Fredouelle